Architecture

À Barcelone, l’histoire de la ville se lit dans ses édifices

Des remparts de Barcino à la tour Glòries, Barcelone aligne vingt siècles de construction, des trottoirs de l’Eixample aux chantiers de Gaudí.

Alice Fournel
À Barcelone, l’histoire de la ville se lit dans ses édifices
Image en lien avec l’article À Barcelone, l’histoire de la ville se lit dans ses édifices .

Barcelone a été désignée capitale mondiale de l’architecture pour 2026 par l’UNESCO et l’Union internationale des architectes, après Rio de Janeiro en 2020 et Copenhague en 2023. L’occasion de relire la ville à travers ses bâtiments : chaque époque y a laissé une couche lisible, des remparts romains aux tours de verre, et même sous les pieds des passants.

En bref

  • L’occasion de relire la ville à travers ses bâtiments : chaque époque y a laissé une couche lisible, des remparts romains aux tours de verre, et même sous les pieds des passants.
  • Les propriétaires pavent chacun leur bout de trottoir avec les matériaux de leur choix, d’où un désordre visuel et un sol peu praticable.
  • De la fleur du trottoir aux flèches de la Sagrada Família, la ville se lit ainsi à toutes les échelles, du dallage de la rue aux grands monuments.

De Barcino à la ville gothique

Selon AD Magazine, les Romains fondent vers 10 av. J.-C., sous Auguste, la colonie de Barcino, qui vit de la viticulture, du commerce maritime et de l’artisanat. Elle est protégée par une enceinte octogonale percée de quatre portes, doublée à la fin du IIIe siècle d’une seconde muraille de 76 tours. Un aqueduc et le temple d’Auguste complètent le décor, et le forum, à la fois administratif, politique, religieux et commercial, en forme le centre.

Au XIIe siècle, le rapprochement du comté de Barcelone et du royaume d’Aragon fait naître la couronne d’Aragon, et le commerce maritime fait de la ville un pôle économique de la Méditerranée. En 1249, le Consell de Cent instaure le premier gouvernement municipal. L’art gothique remplace peu à peu l’art roman aux XIIIe et XIVe siècles : Le Saló del Tinell, Santa Àgata, la Llotja de Mar et Santa Maria del Mar en témoignent. À la fin du XIVe siècle, une nouvelle muraille est élevée et débute le chantier des Drassanes Reials, les chantiers navals royaux, exemple d’architecture gothique civile qui abrite aujourd’hui le musée maritime.

En 1469, le mariage de Ferdinand II d’Aragon avec Isabelle Ire de Castille prive ensuite Barcelone de son rôle de centre politique royal. La prise de la ville par Philippe de Bourbon en 1714 entraîne l’abolition de ses institutions et la construction de la Ciutadella. Les manufactures d’indiennes, elles, font prospérer des quartiers comme Sant Pere et le Raval, et annoncent l’industrialisation du XIXe siècle.

L’Eixample et le sol de la ville

Au XIXe siècle, le libéralisme, la confiscation des biens de l’Église et la démolition des remparts transforment la cité en ville ouverte. L’ingénieur Ildefons Cerdà conçoit l’Eixample, l’« extension » : des avenues larges, des jardins intérieurs et un quadrillage d’îlots octogonaux aux angles tronqués et à la hauteur standardisée. Le projet est approuvé en 1860, malgré l’opposition d’une partie des élites locales, et l’annexion de huit communes voisines achève de dessiner la métropole actuelle.

Les premières décennies du quartier sont pourtant boueuses. D’après Le Petit Journal de Barcelone, les rues se changent en marécage à chaque averse, ce qui vaut à la ville le surnom de « Can Fanga », la maison de la boue. Les propriétaires pavent chacun leur bout de trottoir avec les matériaux de leur choix, d’où un désordre visuel et un sol peu praticable. En 1906, la mairie lance un concours pour des dalles standardisées et retient cinq modèles de l’entreprise Escofet y Cia, dont la plus célèbre, la « Flor de Barcelona », une fleur stylisée à quatre pétales inscrite dans un carré.

Le choix d’un pavé unique change le statut du trottoir : il cesse d’être le prolongement de la propriété privée pour devenir un espace public. On estime aujourd’hui que plusieurs millions de ces dalles couvrent les trottoirs, surtout dans l’Eixample. Son origine reste discutée : on l’attribue souvent à Josep Puig i Cadafalch, qui aurait dessiné une fleur semblable dans le dallage de la Casa Amatller, édifiée sur le passeig de Gràcia entre 1898 et 1900. Aucune preuve officielle ne le confirme, et la designer industrielle Danae Esparza rappelle que les deux dallages diffèrent : pierre naturelle en bas-relief d’un côté, ciment hydraulique avec un relief limité au contour de la fleur de l’autre.

Gaudí et le modernisme

À la fin du XIXe siècle, l’essor de la métropole s’accompagne du modernisme, mouvement influencé par l’Art nouveau européen. Ses figures majeures sont Antoni Gaudí, Josep Puig i Cadafalch, Lluís Domènech i Montaner, ainsi que Josep Maria Jujol. L’Exposition universelle de 1888, tenue dans le parc de la Ciutadella, puis celle de 1929 consacrent le rayonnement de la ville ; cette dernière lègue le pavillon allemand conçu par Mies van der Rohe et Lilly Reich, symbole de l’architecture moderne.

La Sagrada Família, commencée en 1882 dans un style néogothique prononcé, a été entièrement repensée par Gaudí (1852-1926). Elle doit compter 18 tours, mais il n’a eu le temps d’en réaliser qu’une seule de son vivant. Le chantier avance grâce aux dons et aux visites. Selon AD Magazine, la tour de Jésus-Christ, haute de 172,5 mètres, en a fait la plus haute église du monde, et un achèvement symbolique était annoncé pour juin 2026, centenaire de la mort de l’architecte, les travaux intérieurs devant se poursuivre ensuite.

La Pedrera, ou Casa Milà, est considérée comme l’œuvre civile la plus emblématique de Gaudí. Elle a été construite de 1906 à 1912 pour Pere Milà et Roser Segimon, à l’angle d’un îlot de l’Eixample, et réunit deux blocs de logements aux accès indépendants, autour de deux grandes cours reliées par des rampes menant au garage. Ses 29 cheminées, ses balcons en fer forgé et son mélange de ferronnerie, de céramique, de vitrail et d’ébénisterie en font une œuvre d’art totale. Devenue centre culturel, elle est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Du front de mer olympique à la tour Glòries

Après le franquisme, de grands événements ont de nouveau remodelé la ville. Grâce aux Jeux olympiques de 1992, le front de mer a été réhabilité, la Vila Olímpica et le Port Olímpic ont vu le jour, et le pôle sportif de Montjuïc s’est développé. En 2004, le nord de la ville a été renouvelé par le Forum universel des cultures, notamment le quartier 22@, qui rassemble aujourd’hui plus de 1 500 entreprises tournées vers les nouvelles technologies et la durabilité.

Dans ce paysage récent, la tour Glòries, conçue par les Ateliers Jean Nouvel et b720 Fermín Vázquez Arquitectos, s’est imposée comme un emblème. Elle abritait à l’origine le siège du groupe Agbar, avant des rachats successifs. Ovoïde, haute de 142 mètres, elle offre 30 000 m² de bureaux, avec une structure en béton recouverte d’une façade de verre. Plus de 4 400 fenêtres et plus de 4 000 dispositifs à diodes électroluminescentes, mis en lumière par l’artiste Yann Kersalé, la font changer d’aspect de jour comme de nuit, tandis que des lames mobiles pilotées par des capteurs de température limitent la consommation de climatisation.

De la fleur du trottoir aux flèches de la Sagrada Família, la ville se lit ainsi à toutes les échelles, du dallage de la rue aux grands monuments.

Photo à la une. Source : Wikimedia Commons. Photographe : Yair Haklai. Licence : CC BY-SA 4.0.

Alice Fournel

Alice Fournel a commencé dans le design automobile avant de travailler pour un fabricant de vélos urbains. Elle couvre pour DB Design le design des transports, les portraits de designers et l'art de vivre, avec un faible pour les objets qu'on garde longtemps. Elle se déplace à vélo cargo, même l'hiver.