Architecture

Beatriz Ramo fait du plan un levier contre la pénurie

À Ivry-sur-Seine, les 288 logements adaptables de START-Ivry servent d’appui à l’architecte pour montrer qu’un plan bien pensé peut valoir des mètres carrés.

Victor Lemarchand
Beatriz Ramo fait du plan un levier contre la pénurie
Des plans imprimés étalés sur une table : à l’image de Beatriz Ramo, le plan devient un outil de conception, ici avec une photo d’intérieur et un crayon.

On compte les logements à construire, rarement les pièces qui restent vides. C’est ce déséquilibre que pointe Beatriz Ramo, architecte et urbaniste espagnole établie à Rotterdam et fondatrice de STAR strategies + architecture, dans une tribune publiée par ArchiCréé. Sa thèse tient en une question qu’elle formule elle-même : « Mais si la crise du logement n’était pas seulement quantitative, mais aussi un problème de conception ? »

En bref

  • Beatriz Ramo, installée à Rotterdam, a fondé l’agence STAR strategies + architecture.
  • Sa tribune parue sur ArchiCréé décrit six stratégies spatiales pour des logements évolutifs.
  • START-Ivry réunit 288 logements adaptables dans cinq bâtiments à Ivry-sur-Seine.
  • La typologie PLUS insère une pièce compacte entre le T2 et le T3.

Des volumes à bâtir, des pièces inoccupées

Le débat public raisonne en objectifs de production, avec une idée de départ : si l’on manque de logements, c’est que l’offre ne suit pas. L’architecte oppose à cette logique une autre série de chiffres, tirés de l’occupation réelle du parc français.

400 000logements par an, objectif courant du débat, avec deux millions visés d’ici 2030
70 %des résidences principales en France ont plus de pièces que leurs occupants n’en auraient théoriquement besoin
1 sur 4compte au moins trois pièces de trop

Pour Beatriz Ramo, le problème tient à un décalage entre des plans figés et des ménages qui ne le sont pas : familles recomposées ou monoparentales, enfants adultes revenus chez leurs parents, personnes âgées seules, colocations, couples séparés. Elle résume sa critique d’une formule sévère : « Les plans sont devenus des feuilles Excel transposées en trois dimensions : rigides, standardisés et optimisés pour l’efficacité à court terme. »

START-Ivry, un terrain d’expérimentation

Les recherches de son agence portent sur les modèles actuels de l’habitat collectif, avec l’ambition d’un logement qui suive l’évolution des modes de vie au lieu d’enfermer les habitants dans des typologies arrêtées une fois pour toutes. À Ivry-sur-Seine, dans le Grand Paris, ce travail a pris la forme de START-Ivry : 288 logements adaptables répartis dans cinq bâtiments, où se côtoient logement social, intermédiaire et accession.

Vue vers le ciel depuis une cour intérieure entourée d’immeubles d’habitation anciens aux façades claires, avec fenêtres alignées, descentes d’eau et ciel bleu.
Un plan de cour entre immeubles d’habitation : vue depuis le sol de façades claires aux fenêtres alignées, sous un ciel bleu, pour illustrer le débat sur le logement. Source : Pexels. Photographe : Sun452. Licence Pexels.

L’architecte présente ce projet comme une démonstration : selon elle, l’adaptabilité ne réclame ni surface supplémentaire, ni surcoût de construction, ni technologie nouvelle, mais des plans mieux dessinés. Il s’agit là de son affirmation, exposée dans une tribune, et non d’un bilan chiffré du chantier. Elle en tire une conviction plus large : « Le plan du logement est l’outil le plus puissant dont nous disposons pour améliorer le logement. »

Ce raisonnement rejoint une question souvent abordée en design, celle de la modularité des espaces, ici appliquée à l’échelle de l’appartement.

Six façons de faire évoluer un logement

Beatriz Ramo décline sa méthode en six stratégies spatiales. Chacune répond à une situation de vie précise.

Stratégie Principe du plan Ce que cela permet
T3 super-polyvalent Chambres éloignées l’une de l’autre, isolées du regard et du bruit, l’une près de l’entrée prête à recevoir une kitchenette, deux petites salles de bains Faire cohabiter deux foyers dans un même logement
Logement divisible Séparation en deux unités prévue dès l’origine, sur les plans fonctionnel, technique et juridique Loger un enfant adulte ou un aidant, louer ou vendre la partie libérée
Espace reconfigurable Balcon refermable (« Plug »), séjour subdivisible, cuisine transférable vers le séjour Gagner une pièce sans déménager
Co-résidence Chambre et salle de bains privatives, cuisine, séjour et salle à manger communs Partager un logement à trois, quatre, cinq ou six
Typologie PLUS Pièce compacte, équipée, éclairée par une fenêtre et ouverte sur le séjour Un T2 PLUS d’environ 52 m², entre le T2 de 43 m² et le T3 de 60 m²
Logements compacts Portes, fenêtres et radiateurs placés au plus juste pour faciliter l’ameublement Ouvrir l’accès à un logement abordable aux personnes seules

La co-résidence est la plus ancienne de ces pistes : l’agence l’a mise au point en 2012. C’est aussi celle pour laquelle l’architecte avance le gain le plus net, sans détailler son mode de calcul.

jusqu’à 45 %de surface bâtie et d’énergie consommée en moins pour une co-résidence de six personnes, comparée à six logements indépendants, selon Beatriz Ramo

Le logement divisible, lui, crée selon elle une unité supplémentaire dans le parc existant sans ajouter un seul mètre carré. L’architecte y voit la traduction la plus directe de son idée centrale : « Une bonne conception améliore la vie quotidienne et réduit la pression pour construire de nouveaux logements. »

Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : ANTONI SHKRABA production. Licence Pexels.

Victor Lemarchand

Victor Lemarchand a exercé une dizaine d'années dans une agence d'architecture à Rennes, surtout sur des projets de logements et d'équipements publics. Il écrit pour DB Design sur l'architecture : réhabilitations, bâtiments publics, matériaux biosourcés et maisons d'architecte. Il photographie les cages d'escalier de chaque ville qu'il visite.